SARTRE – La Honte

SARTRE

INTRODUCTION

Ce texte est un extrait de L’être et le Néant, titre de la thèse de philosophie qu’a soutenu Jean Paul Sartre en 1942. Son objet est la définition de l’existentialisme comme  nouvelle philosophie de l’engagement qu’il développe à la suite de Martin Heidegger.

A ce titre, il s’intéresse dans ce texte au thème du désir , il y soutient la thèse selon laquelle : chacun de nous n’existe que dans une relation à l’autre à partir de laquelle se nouent des liens de reconnaissance réciproques ou de désirs croisés qui définissent l’humaine condition.

Les grandes lignes de l’argumentation de cette thèse s’élaborent en quatre temps : tout d’abord l’auteur décrit un phénomène de l’expérience vécue ou immédiate. Puis il introduit le regard de l’autre dans celle ci et du même coup le sentiment de honte comme une seconde expérience celle de la condition humaine. Il s’interroge alors sur le mécanisme de ce sentiment, dont autrui apparaît comme catalyseur. Pour finir il définit la nature de la relation établie avec l’autre : le désir de reconnaissance est l’origine de la honte et le fondement de la condition humaine.

 

Le problème que soulève ce texte peut se formuler ainsi : est ce que d’après Sartre les hommes sont réciproquement assujettis par leurs désirs de reconnaissance ou bien sont -ils libres ?

Sartre introduit le sujet de sa recherche à partir d’une référence à l’expérience vécue. En effet, il renvoie à « un geste maladroit ou vulgaire ». Cependant, dans ce premier moment de l’expérience vécue, ce geste n’a aucune connotation. Comme le dit l’auteur : «  il colle à moi ». C’est  à dire qu’il  y a un mouvement purement physique, indéterminé, mécanique. L’auteur relève bien qu’il « ne juge ni ne blâme ». Cela veut dire que ce qu’il décrit est une situation, qui ne concerne que lui : «  pour soi », qu’il vit à l’état animal pourrait-on dire, de l’homme qui se retrouve dans son corps seul à seul avec tous les frémissements de celui ci, de sa vitalité et son organicité. Ces mouvements renvoient peut être même à des réflexes impossibles à contrôler, comme ceux de la digestion par exemple. Dans cet état l’homme existe comme tout être vivant dans un milieu ou à partir d’une condition déterminée à laquelle il ne peut échapper. La condition du vivant organique, conditionné par ce corps à agir et à réagir en fonction de lui.

Mais ce premier état de l’existence est bientôt suivi d’un second état : celui de l‘humaine condition. Le héros de la première expérience est bientôt rejoint par un autre homme. Un alter ego. Le simple fait de se retrouver e ncompagnie d’un autre déclenche la prise de conscience: «  je réalise » nous dit l’auteur. Cela veut dire que notre personnage entre dans la réalité de sa condition. En quoi consiste celle ci ? On peut dire qu’elle consiste tout d’abord à faire naître des sentiments. En effet, l’auteur parle de la « honte ». Le geste dont il parlait au départ devient «  vulgaire ». Il change de statut, il est coloré d’un jugement moral. Ce que point ainsi l’auteur est sans doutes la condition de tout homme dans la relation avec ses semblables. N’oublions pas que l’auteur a écrit une pièce célèbre dans laquelle un de ses héros dit : «  l’enfer c’est les autres »Ici cependant ce texte est un extrait de sa thèse : l’être et le néant. C’est un livre dans lequel il expose les principes d’une philosophie existentialiste. On peut donc présupposer que cet exemple a valeur de généralité. L’auteur parle à la première personne du singulier non pas pour désigner une expérience particulière mais pour indiquer l’expérience universelle de tout homme sujet de ses actions dans la relation avec les autres. On peut remarquer qu’il indique celle ci à partir de deux étapes. La première renvoie à l’expérience vécue de manière brute. C’est «  la chose elle même » telle qu’elle est comme nous l’avons dit «  pour soi » c’est à dire dénuée de la coloration du jugement et de la norme sociale. Et la deuxième renvoie au sujet social, conditionné par une éducation morale pour laquelle ce qui vient du corps doit être habillé de valeurs pour être mis en commun. Un geste vide d’intentions est renvoyé par le regard de l’autre. Qu’est ce que cela donne ? La honte. Quelle est son origine, la mécanique de l’ élaboration de cette émotion ?

C’est à cette explication que l’auteur se consacre par la suite. Il produit tout d’abord une dénégation : la honte n’est pas le produit d’une réflexion. Que veut-il dire par là ?

La réflexion est un phénomène de retour sur soi à partir d’une distance qui permet de porter un regard objectif sur soi même. Il y a donc deux êtres en un : soi et soi même. Cette attitude a été définie par Socrate dans le Gorgias. Pour se connaître soi même l’homme doit s’efforcer de s’accorder avec soi même, c’est de cet accord que naîtra la possibilité de se voir objectivement, de comprendre avec lucidité quelle est la raison de nos actions et de nos sentiments.

Il est évident qu’ici, le sentiment de la honte n’est pas vécu comme une connaissance objective, il est ressenti comme un état de passivité. C’est pourquoi l’auteur utilise l’image du catalyseur pour nous aider à comprendre ce qu’il veut dire. Ce mot renvoie à l’expérience scientifique. C’est ainsi que nous pouvons en déduire que Sartre a la volonté de nous expliquer la mécanique des passions à l’origine du sentiment de la honte. En effet au cours d’une expérience en chimie, un catalyseur a pour effet d’accélérer le processus en développement : de le précipiter. Si on reprend cette idée, on doit comprendre que la présence d’autrui catalyse ou précipite l’individu dans l’état de honte. C’est un phénomène quasi instantané. : immédiat et non réfléchit. Car réfléchir implique le temps nécessaire à la prise de recul qui permet de porter ce regard objectif ou comme le dit l’auteur qui permet de prendre conscience de soi. Il est vrai que si l’on se remémore la manière avec laquelle Descartes a élabora le Cogito, le doute méthodique est le temps qu’il a fallu pour atteindre l’évidence ou la prise de conscience de l’existence de la pensée.

Dans le cas qui nous intéresse : le sentiment de la honte, il y a une médiation : «  autrui est le médiateur entre moi et moi même ». C’est l’autre qui porte la conscience de soi. Il la transmet. On dit bien que les médias transmettent des informations. Ici c’est la même chose, autrui transmet la conscience morale : il nous la renvoie. C’est son « apparition » qui est le moteur de ce phénomène, autrui lance un regard qui transforme l’autre en objet de celui ci. Il y a une relation de sujet à objet au sein de laquelle, c’est une personne qui devient passive pour autrui. C’est alors qu’est possible la passion de la honte : la naissance du sentiment.

C’est à ce moment que l’auteur propose une nouvelle distinction entre deux significations : l’image vaine et la reconnaissance de soi dans le regard de l’autre.

Comment comprendre cette distinction ? Si l’auteur insiste c’est pour nous faire comprendre que même si l’autre déclenche le phénomène de la honte, il ne le fait pas intentionnellement. C’est à dire qu’il ne juge pas de manière réflexive. Si c’était le cas, il produirait à la suite de ce jugement, une connaissance pour lui même ou image : une représentation. Or dans ce cas, l’autre serait responsable de celle ci, la notion d’imputabilité utilisée par l’auteur renvoie à cette idée d’une image dont l’auteur est le concepteur en son âme et conscience. Or c’est « l’agacement ou la colère » qui serait le résultat de cette production qui vient de l’autre. Ces sentiments sont plus actifs que la honte, lorsqu’on est agacé, on réagit à ce quelqu’un nous dit et on manifeste de la nervosité. De même pour la colère, c’est une décharge d’agressivité envers autrui qui a pour origine un différent clairement énoncé ou installé. L’auteur donne un exemple, celui d’un « mauvais tableau ». Il renvoie à l’idée d’une discorde, à propos d’un élément tangible, la « laideur ou la basesse » représentées en image et empruntant le visage de soi. Dans ce cas, l’image renvoie à une typologie des caractères partagée, c’est à dire faisant l’objet de codes ou normes de comportement à l’intérieur desquels chacun se reconnaît. Comme si, il y avait identification à partir d’une comparaison. Là aussi, cela prendrait du temps. Mais ce n’est pas cela qui se passe, le sujet de la honte est « atteint jusqu’aux moelles ». Les moelles, dsignet l’intérieur des os. C’est donc une atteinte profonde et non de surface. C’est une affection, l’individu est affecté, comme blessé au plus profond de lui même dans son corps osseux, sa structure, ce qui le soutient. C’est ce qui lui permet de se tenir debout sur la terre face aux autres qui est ébranlé. On pourrait dire que c’est sa dignité. Or tout un chacun désire être considéré par l’autre avec dignité. C’est la base de la relation humaine civilisée. C’est à dire qui prend en compte la possibilité pour l’autre d’émettre son opinion à propos de ce que l’on pense de lui. Chacun peut se défendre, parce qu’il a dans l’esprit de tous la possibilité d’exercer sa liberté. Il est digne de respect dit-on, on veut dire en somme qu’il mérite une distance qui laisse la place à cette liberté et réciproquement.

Mais dans ce cas,cette distance n’existe pas, cependant ce n’est pas parce que l’autre ne la donne pas, c’est parce que c’est la passivité qui s’installe à la place de soi dans la conscience immédiate. Du coup il y a conscience de quelque chose et cette chose c’est soi même. Tout comme il y a désir, puisque le désir apparaît alors comme une tendance, ou une intention qui se solde par un échec puisque désirer c’est ici accepter d’être passif dans le regard de l’autre. C’est donc un élan qui ne va pas jusqu’au bout de lui même puisqu’il est arrêté par l’image de soi empétré, figé, dans le regard de l’autre. Mais cette fixation n’est pas le fruit d’une relation réciproque de désirs partagés, au contraire c’est le fruit de la rencontre fortuite de regards croisés. L’auteur signale ici une contingence des sentiments. Ils n’ont aucune raison d’être, ils ne sont pas déterminés.

Pour répondre au problème posé, on peut dire que l’état d’émotion qui saisit celui qui a honte le prive de sa liberté d’agir, mais cela ne veut pas dire qu’il ne peut pas sortir de cet état. Cependant cet exemple nous permet de comprendre ce qu’est le désir, à la fois une tendance fondée sur l’existence immédiate, vivre c’est désirer rester en vie. Mais cela se fait sans raisonner, sans réfléchir. Cette tendance peut nous prendre au piège de l’autre si nous n’y prenons pas garde,si nous ne replaçons pas l’autre dans le système de relations sociales qui nous conditionne réciproquement. C’est à dire dans l’ensemble des valeurs et des représentations qui sont les normes de la vie en société. Car ainsi celles ci nous protègent de la profondeur de nos émotions, elle nous permettent de rester à la surface et d’échanger réciproquement des reconnaissances conditionnées par ces normes comme la reconnaissance sociale par exemple.

Conclusion

En réponse au problème posé nous pouvons dire que les hommes sont décrits comme assujettis réciproquement par leurs désirs de reconnaissance, lorsqu’ils sont soumis à leurs émotions. La thèse existentialiste défend l’idée selon laquelle l’home est d’abord ce qu’il se fait, il est fondamentalement libre. Il est libre de changer les déterminismes mais il doit pour que cela soit possible : réfléchir. L’abandon à la spontanéité du sentiment et de l’émotion le trouve plutôt pris dans le filet de l’autre.

 

 

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