LA RAISON PEUT-ELLE OBSERVER LA NATURE SANS PRESUPPOSES ?

INTRODUCTION

Cette question nous demande d’interroger la raison dans son fonctionnement.  Celui-ci se donne d’abord comme la faculté de produire des données rationnelles. Mais que veut-on dire lorsqu’on parle ainsi ? On veut dire que l’homme cultivé, rationnel, qui a développé un certain esprit critique est capable d’une certaine objectivité lorsqu’il parle du réel. C’est-à-dire qu’il est capable de le définir tel qu’il est, sans commettre d’erreurs qui seraient liées à un manque de recul par rapport à ses désirs ou son imaginaire. S’il en commet c’est parce que ses connaissances sont limitées mais elles progresseront, c’est notre espoir puisqu’il est rationnel. Ses connaissances sont limitées parce qu’il aborde le réel à partir de sa sensibilité. Ici on nous demande de chercher à comprendre si dans son lien avec l’observation, une démarche rationnelle, scientifique, peut espérer rester objective. Quelles sont les conditions de l’objectivité de l’observation scientifique de la nature ? Telle pourrait être la reformulation de la question. Cependant, il y a un terme dans la question qui n’a pas encore été interrogé, celui de présupposés. Qu’est qu’un présupposé ? Est-ce la même chose qu’un préjugé ? C’est-à-dire : ce qui fonde un jugement mais dont on n’a pas conscience puisque c’est avant, un préalable que l’on ne remet pas en question. Du coup la notion de préjugé désigne plutôt un manque d’objectivité du savoir puisqu’on n’a pas été capable de suffisamment de recul pour voir qu’on fondait nos jugements sur des idées préconçues et non sur des idées neuves, nourries d’une connaissance de la réalité que l’on a pu prouver. Un présupposé est plutôt une hypothèse sur laquelle se fonde une argumentation, et qui a été démontré. Cependant si la question se pose c’est bien parce que même si un savoir est démontré cela ne fait pas de lui une certitude puisque toute démonstration repose sur des hypothèses. Donc on peut se demander si on peut produire une connaissance rationnelle et objective du réel par l’observation immédiate ou bien si l’observation est fondée sur des présupposés qui déterminent la rationalité de celle-ci ? Du coup cette question nous oblige à nous demander quelles sont les conditions qui permettent à un présupposé de rester rationnel et l’empêchent de devenir un préjugé ?

I-                  L’observation et L’induction

On peut produire une connaissance rationnelle du réel par l’observation immédiate. En effet, lorsque nous vivons dans la vie quotidienne, nous le faisons à partir de multiples connaissances du réel qui s’avèrent vraies et valables. Il ne fait pas de doutes pour nous le soir, que le soleil se lèvera le lendemain matin,  nous l’observons. De même toutes les actions physiques comme les déplacements que nous effectuons ou les mouvements corporels que nous réalisons sont fondés sur des rapports établis avec le réel à partir de l’observation et des sensations en général. L’expérience vécue nous donne par l’observation immédiate une connaissance suffisante de la réalité pour exister sans problèmes.
C’est bien ce que nous dit Anaximandre, en effet ce philosophe de l’antiquité Grecque, un des premiers appartenant à l’école Ionienne, développe une philosophie positiviste. C’est-à-dire, qu’il démontre que nos connaissances se fondent sur l’observation.  A partir de celle ci,  il en induit un principe : l’Apeiron ou illimité qui lui permet de dire que tout ce qui existe est le produit d’une force dynamique de division infinie qui permet à chaque chose existante d’être déterminée.  On pourrait  dire qu’il a eu l’intuition de ce que l’on appellera plus tard en biologie la division cellulaire, pour expliquer la formation du vivant.

On pourrait se demander cependant comment à partir de l’observation il est possible de former un principe tel que l’Apeiron. En effet, l’observation nous donne de multiples sensations, qui sont d’une diversité infinie c’est vrai. Mais de l’infinie diversité de l’expérience sensible comment peut-on en déduire l’unité d’un principe aussi abstrait que celui d’illimité ? Ne faut-il pas plutôt que ce principe précède l’observation et qu’il la fonde pour que celle-ci le justifie par la suite ? Autrement dit l’illimité serait le présupposé ou l’hypothèse qu’Anaximandre aurait cherché à démontrer à partir de l’observation, plutôt que l’inverse. Du coup l’observation immédiate ne l’est plus vraiment, elle est médiatisée par une supposition, qui oriente sa signification.

Lorsqu’on se pose la question de savoir si l’observation immédiate nous permet de fonder une compréhension rationnelle de la nature. On se rend compte que toute observation est déjà le fruit d’un ensemble de présupposés. C’est pourquoi on ne peut pas se satisfaire de l’idée selon laquelle on peut produire une connaissance rationnelle  du réel par l’observation immédiate, ou l’expérience vécue : elle ne suffit pas à rendre compte des connaissances de la réalité telles que nous les formons effectivement. Il nous faut donc  envisager, une deuxième hypothèse : on pourrait se demander si l’observation de la nature peut-être  fondée sur des présupposés qui en déterminent la rationalité ?

II-                La raison et la démonstration

Pour être rationnelle l’observation doit être fondée sur des connaissances qui sont de l’ordre du calcul. En effet on sait que la racine étymologique de raison est : «  ratio » ou calcul. Une observation rationnelle sera donc mesurable, avec l’aide d’un ensemble d’instruments de mesure. Mais elle doit être aussi démontrable par le calcul mathématique et on doit pouvoir en rendre compte d’un point de vue géométrique en situant l’objet observé dans l’espace et le temps si c’est un mobile dont il s’agit de rendre compte de la vitesse de déplacement. C’est bien ce que fait Newton lorsqu’il propose sa théorie de la gravitation. Celle-ci a été acceptée par la communauté scientifique parce qu’elle a été prouvée. C’est-à-dire que non seulement la théorie a pu donner une explication rationnelle à un ensemble de faits issus de l’expérience immédiate, comme celui de la chute d’un objet sur un bateau en marche. Justement,  on est loin de l’expérience immédiate lorsqu’on utilise l’ensemble théorique que nous a transmis Newton pour mesurer les phénomènes physiques qui sont à notre portée. Mais cette théorie a aussi permis de calculer la relativité des forces en œuvre dans l’équilibre gravitationnel au niveau astronomique. Donc là encore on est loin de l’expérience immédiate puisqu’on ne pourra jamais éprouver immédiatement la justesse de cette théorie.

III-               La vérité objective

C’est bien ce qu’Albert Einstein remarque dans son œuvre posthume. La vérité objective exprime la limite atteinte par un ensemble de connaissances théoriques à un moment donné de son développement. Autrement dit, on a l’idée selon laquelle, la connaissance scientifique progresse et aussi l’idée selon laquelle, elle sera toujours partielle. Einstein donne une image analogique pour nous aider à comprendre ce qu’il veut dire. L’image de la montre, on ne voit que le cadran de la montre lorsque l’on regarde l’heure, on ne voit pas l’ensemble des rouages mécaniques qui permettent de la donner. De la même manière, on ne peut pas voir l’ensemble complexe des phénomènes physiques et astronomiques qui déterminent les connaissances tirées des observations auxquelles on procède dans les sciences d’aujourd’hui. On n’en voit qu’une image donnée par des instruments par exemple les lunettes astronomiques, pour l’infiniment grand ou les microscopes électroniques pour l’infiniment petit. Donc la vérité rationnelle est plutôt une croyance nous dit-il qui est valable à un moment donné, qui est prouvée expérimentalement. Mais cela ne peut être autrement, on ne prouve c’est-à-dire qu’on n’observe que ce qu’on a élaboré dans la limite de nos savoirs techniques et scientifiques.

Cependant doit-on pour autant nommer croyances cet ensemble de connaissances scientifiques ? En effet on ne peut pas dire que l’on croit que la terre est ronde. C’est un savoir tangible, prouvé, admis et fondé. C’est d’ailleurs celui qui a permis de dépasser les préjugés issus de l’antiquité grecque et soutenus par la culture judéo-chrétienne jusqu’à ce que Galilée prouve qu’il était faux de penser que la terre était plate et au centre de l’univers grâce à l’observation à laquelle il a procédé avec sa lunette. Il y a bien des savoirs objectifs.

Les connaissances du réel sont fondées sur des présupposés qui en déterminent une compréhension objective et rationnelle. Cependant, celle-ci est partielle car la vérité absolue est inaccessible aux hommes. Mais ce n’est pas une raison pour dire que ces connaissances sont des croyances ou des vérités subjectives à la limite de l’illusion car elles sont déterminées et ont été prouvées. Comment dès lors peut-on comprendre la question posée ?

La raison observe la nature à partir de présupposés qui permettent de donner un cadre théorique à cette observation. Cependant, le risque auquel nous devons être attentifs est celui de croire que ces connaissances sont certaines car alors ces présupposés se transformeraient en préjugés. Ils empêcheraient le progrès des connaissances  scientifiques.

IV-              La vérité partielle

On a un exemple précis qui permet d’illustrer cette idée et aussi de l’argumenter, Wegener, un météorologue du début du vingtième siècle a subi à ses dépends ce retournement qui fait qu’une hypothèse scientifique devient un préjugé qui empêche la raison d’être ouverte aux nouvelles découvertes. En effet il découvre une nouvelle manière d’expliquer la répartition des continents sur la surface de la terre. Il invente l’idée de la dérive des continents. Cependant cette idée neuve, se heurte aux présupposés de l’époque. En effet on pense que ce qui pourrait expliquer la répartition actuelle des continents serait la théorie de l’effondrement. On pensait que les océans seraient le résultat d’effondrements, du coup on pouvait expliquer la continuité entre terres émergées  et immergées. Malgré le fait que l’on n’ait pu prouver cette théorie, on l’a conservée au détriment de celle de Wegener pendant encore une cinquantaine d’année. Il est vrai que celle là non plus n’avait pas été prouvée, cependant la communauté scientifique n’a pas poussé la recherche dans cette direction estimant que l’idée ne méritait pas d’être mise à l’épreuve de l’expérimentation.

On peut dire donc que les connaissances rationnelles pour progresser nécessitent à la fois une culture, un ensemble de présupposés qui guident l’observation mais doivent aussi accepter les intuitions nouvelles pour essayer de les éprouver. Sinon on court le risque de voir ces connaissances rationnelles devenir des préjugés ou des croyances figées qui empêchent le développement de la rationalité. Du coup les observations servent à justifier de notre ignorance, elles deviennent des obstacles au développement de nos savoirs. Car elles deviennent des preuves que l’on utilise pour refuser d’être lucide et rationnel. On doit donc humblement accepter que nous produisons des connaissances qui sont des vérités partielles qui changeront avec les progrès des savoirs et non des vérités absolues.

 

Conclusion

Nous avons vu que les observations doivent être fondées sur des présupposés pour être rationnelles, et que sinon elles ne donnent pas de connaissances scientifiques. Cependant, cette rationalité ne garantit pas une connaissance absolue du réel, seulement mesurable et démontrable par le calcul mathématique. C’est pourquoi on pouvait se demander si ces connaissances partielles étaient des croyances puisqu’elles ne donnent qu’une image de l’état de nos connaissances à un moment donné. Le problème consiste plutôt à prendre ces connaissances pour des certitudes, alors l’ensemble théorique patiemment élaboré passe de l’état de présupposé à celui de préjugé et menace les progrès de la raison.

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